Chronique d’un tas programmé- épisode 2


Vraiment, sincèrement, j’aurais souhaité vous raconter ma cavalcade entre thermiques ventés et cum bien gonflés, avoir le sourire coincé au coin des lèvres et des frissons en commençant la rédaction du paragraphe sur le dernier glide… Et ressentir encore la chaleur des derniers rayons de soleil. Ce que je ressens seulement à cet instant, c’est la lourdeur de mes salomons,  garnies de terre après avoir labouré un champ de patate. Viser les étoiles et finir dans les pommes de terre, telle est ma devise du moment.

Plan de vol

Sur une initiative de John et Max, tout le pôle France s’est déplacé dans le Nord-Est de la France pour chercher à faire de belles distances en plaine. C’est vraiment une belle dynamique qui se dessine au pôle France malgré ces temps difficiles, et ceci grâce à Julien Garcia, entraineur national ouvert à toute initiative d’entraînement. Les années précédentes le budget était réservé pour les compétitions et l’entraînement était un peu limité, laissant chacun s’organiser. Il faut dire que l’enveloppe n’est pas épaisse et qu’une saison de Coupe du Monde est relativement coûteuse. La covid a changé la donne et c’est un des rares points positifs.

Réveil 4h

Rdv à Annecy pour récupérer le bus et prendre la direction de Bar sur Aube. Pour crosser en groupe, il faut un peu de logistique et encore plus en plaine. Une radio aéronautique est nécessaire pour pouvoir s’annoncer dans certaines zones aériennes et demander le droit de passage. Max et John s’en sont occupés la veille. Pour une journée volée, il faut bien en compter une passée à préparer, c’est donc beaucoup d’investissement en temps.

Plus nous approchons du site et plus le ciel se charge, si bien qu’il pleut. Ca rigole jaune dans le camion. Nous rentrons dans la ville de Bar sur Aube, nombreuses sont les boulangeries fermées. Et la seule que nous trouvons n’accepte pas les CB… la journée commence par un voyage dans le temps.

Le vent est là mais le ciel bâché, mais comme d’habitude en cross et encore plus en plaine, il faut être prêt avant les conditions et Bar sur Aube nous en a fait la démonstration. Il y a de la place pour étaler 1 à 2 voiles, quand le créneau se présente, le temps que tout le monde décolle, les premiers sont déjà partis vent arrière au plafond, les avants derniers l’atteignent seulement, et les 3 derniers sont bloqués sur le site. Je prends le dernier ascenseur, le ciel qui s’était bien ouvert se referme en moins de deux, il grêle sur les retardataires. C’est ce qu’on appelle une masse d’air active. Je suis seule, et à la fois le groupe m’ouvre la voie. Entre prendre mon temps et tenter de les accrocher, le choix est compliqué et j’ai du mal à avoir confiance dans mes choix. Je recolle presque le groupe sur un point bas, suite à un changement de ligne de nuage. C’est donc à ce moment là que je me retrouve à récolter des patates, au km 30… C’est un peu comme 300, avec un zéro de moins. C’est juste 10 fois moins. Sur les 7 survivants de ce point, Max ira chercher 325, John et Stef Drouin un peu plus de 300, tous en conquérants solitaires. 

Bienvenue à Cham

Le lendemain, nous sommes à Chamery, il paraît que c’est « le spot ». Le spot à maison de champagne, c’est sûr. Pour faire simple, il faut s’imaginer une colline de vigne de 100m de dénivelé, avec une pente à finesse d’Enzo 3 et des chemins de traverse en guise d’atterrissage. On se sent un peu comme un plaineux lors se son premier vol au Brevent, on est complètement flippé. Le vent n’est pas au rendez-vous, la prévision en annonce bien moins et notre première erreur est de ne pas avoir regardé la mise à jour ce matin. Retourner à Bar sur Aube semblait être une meilleure option. Enfin, nous sommes là, essayons donc. Après de longues minutes à scruter l’horizon, la masse d’air qui semblait alors inactive se réveille brutalement, créant de jolis cums puis de l’ombre très rapidement. A la première éclaircie, les cycles de rapprochent, il y a une fenêtre et il ne faut pas la rater. Branle-bas de combat sur le décollage, 20 pilotes pour un thermique = 6 posés dans les chemins, dont moi. J’ai juste eu le temps de faire un tour et d’éviter mes camarades. A se demander ce que j’ai fait au ciel pour qu’il ne veuille pas de moi comme ça.

Marine et Alexis (les chauffeurs) nous remonte en vitesse, voile en bouchon je repars pour le déco avec mes 40 kilos sur le dos. Je ne réfléchis pas au sens de tout cela, j’accepte, j’étale, des ailes semblent tenir, je prends 5 longues respirations et décolle. Une larme coule sous mon masque, de fatigue sûrement, c’est dur mentalement.

Ça tient mais nous sommes à l’ombre. Je suis déterminée, je resterai là coûte que coûte, jusqu’à ce qu’un thermique croise ma route. 50 longues minutes plus tard, il est là, et m’ouvre les portes de l’Ouest. Malheureusement, Martin, Jules, Louis et Stef ne sortent pas, me revoilà partie pour une virée en solitaire. Je savoure quelques instants la libération, j’essaie de lâcher le reste de pensées négatives et de me concentrer uniquement sur mes sensations. Malheureusement les conditions se transforment rapidement, les nuages s’étalent et la lutte s’intensifie, je pose au km 50. S’en suit une longue navette de retour, les autres pilotes du pôle sont quelques dizaines de km plus loin.

Il est 22h quand nous arrivons à Annecy. Un message sur le discord du pôle démoli les troupes déjà bien fatiguées : Seb et Regis, 2 pilotes de plaine ont fait respectivement 200 et 300 km, ils étaient dans le thermique du départ. La plaine est… pleine de surprise et je suis bien loin de maitriser le sujet. L’expérience fût enrichissante même si le bilan carbone est violent. C’est parfois autant de kilomètre en voiture que de frustration, et il faut l’accepter. J’ai l’impression d’avoir le bon état d’esprit et l’engagement, mais j’ai du mal à comprendre cette période où le vol ne me réussi pas et la confiance dégringole à chaque fois un peu plus bas. C’est jamais simple de trouver la solution pour rompre un cycle. J’essaie de me poser les bonnes questions, je crois qu’il faut simplement accepter qu’on ne peut pas tout maîtriser et être patient. 


Les petits tips à ne pas faire si vous voulez bien foirer un vol de cross en plaine :

Regarder la météo. Une météo précise, bien regarder la date du bulletin et la dernière mise à jour. Les bonnes conditions pour un cross en plaine : du vent 15-20 km/h mini, et bien orienté. Pour le déco mais surtout pour la trajectoire du vol ensuite, trajectoire qui dépend des espaces aériens, et de l’instabilité. Je regarde principalement :
– meteoblue
– météo parapente
– velivole
Avoir les espaces aériens à jour. Et une application où un GPS qui vous permet de bien les visualiser. Activer les alarmes. Personnellement, j’utilise XC track. L’appli propose des espaces aériens que vous pouvez rafraîchir. L’appli permet un livretrack, très utile pour être suivi et voir les autres pilotes en l’air. Pour ça il faut télécharger la version bêta, avoir un compte XC contest et s’inscrire au programme (c’est par là)
Ne pas chercher de relief (il y en a pas). 
Prier (en ce que vous voulez).

On m’a dit « L’échec est l’épice qui donne sa saveur au succès » (Truman Capote), je garde ça en tête en attendant des jours meilleurs.

Bon vols !

9 commentaires sur « Chronique d’un tas programmé- épisode 2 »

  1. Bonsoir Laurie,
    Merci d’avoir partager ton récit, je trouve ça chouette, lorsque l’on est passionné, de partager ces moments, qu’ils soient magnifiques ou difficiles. Ça permet de prendre du recul, de découvrir toutes les facettes de notre discipline.
    Bon courage pour la suite 😉
    Roro

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  2. Bravo pour le récit, en tout cas. C’est joliment écrit. Ne pas se laisser abattre par cette contre performance. La plaine est souvent cruelle et aléatoire. Les meilleurs se sont retrouvés au tas. Tout peut se jouer à quelques secondes. Tu vas scorer la prochaine fois 😉

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  3. Un seul mot me vient à l’esprit: « championne! »
    Et quelle championne!! Un niveau physique et un niveau de parapente hors du commun.. et pourtant tu sais rester simple, humble et prendre du recul.

    Là où la majorité en aurait fait des tonnes sur la masse d’air aléatoire en disant que tout était une question de chance ou que les autres les avaient gêné et empêché de réussir.. tu ne dis que quelques mots d’une jolie bataille où tu as pourtant sûrement mis toutes tes tripes pour rester en l’air et réussir à choper un thermique pour t’extraire..

    Là où la plupart aurait prétendu un mental d’acier et dit en rigolant au copains que ça brassait là haut.. tu nous partages jusqu’à tes fragilités et tes craintes.. la peur existe, les larmes aussi.. on est tous égaux quand c’est dur finalement.. et ta force c’est de les accepter et de trouver dans le doute des raisons d’y croire.

    Là où certains aurait maudit les conditions et le temps perdu à ne pas s’entraîner.. tu vas jusqu’à évaluer ton bilan carbone et à te poser la question de la logique globale de cette action..

    C’est tout ça qui fait les champions.. pas seulement les résultats..

    Alors que tu sois devant sous les projecteurs ou derrière à en baver.. à la x-alp on sera derrière toi.. parce que ce que tu fais a du sens pour beaucoup de monde.. et qu’en plus tu ne le fais pas que pour toi..

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  4. Ca reste quand même super compliqué et un peu aléatoire l’aérologie, bref ca ne marche pas à tout les coups. Ce n’est pas grave, ca marchera une autre fois.
    Le groupe c’est super ca tire vers le haut, ca forge des souvenirs ensemble. Mais parfois, ca met aussi la barre très, très haute… et du coup on se met la pression tout seul et on pense être passé à côté de quelque chose alors qu’en fait on n’a pas grand chose à se reprocher.

    Hâte de lire ton récit du superbe vol d’aujourd’hui que j’ai suivi en live (jusqu’à ce que ca coupe sur le retour d’annecy, puis j’ai vu une bribe du glide final). La traversée du lac du bourget et la plaine jusqu’au Semnnoz, la transition Semnoz -> dents de lanfon direct, waouh!
    A+, un jeune crosseur qui a fait son premier 100km l’année passée.

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  5. Ca reste quand même super compliqué et un peu aléatoire l’aérologie, bref ca ne marche pas à tout les coups. Ce n’est pas grave, ca marchera une autre fois.
    Le groupe c’est super ca tire vers le haut, ca forge des souvenirs ensemble. Mais parfois, ca met aussi la barre très, très haute… et du coup on se met la pression tout seul et on pense être passé à côté de quelque chose alors qu’en fait on n’a pas grand chose à se reprocher.

    Hâte de lire ton récit du superbe vol d’aujourd’hui que j’ai suivi en live (jusqu’à ce que ca coupe sur le retour d’annecy, puis j’ai vu une bribe du glide final). La traversée du lac du bourget et la plaine jusqu’au Semnnoz, la transition Semnoz -> dents de lanfon direct, waouh!
    A+, un jeune crosseur qui a fait son premier 100km l’année passée.

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