300 km FAI

Il est 4h45, j’ai les yeux ouverts après 3h de sommeil. Je tente de les refermer, de chasser toutes les pensées qui s’activent dans mon cerveau pour retrouver un cycle de sommeil mais il est trop tard, mon cortex en a décidé autrement, il faut se lever. J’ouvre l’ordinateur pour regarder une dernière fois des plans sur flyapp, je bois un thé et avale un mélange de pâte aux lentilles et de riz avec mes deux œufs au plat habituels. Je n’ai pas vraiment faim mais c’est nécessaire. Je récupère ma deuxième radio en charge et pars pour Perroix, point de rendez-vous avec Martin, Max et baptiste. Notre chauffeur Nico nous emmène au pied de la montée de Saint hilaire pour récupérer Honorin et Stef. Pause à la boulangerie… Un café et un jus de fruit, je crois que je vais en avoir besoin. Je me sens dans un état second mais ça ne m’inquiète pas, étrangement il m’arrive souvent de mieux voler en ne me sentant pas à 100% de mes capacités.

Un record FAI?

Au décollage, l’entraîneur national Julien Garcia a fait le déplacement et est là pour nous aider dans les déclarations. Il aimerait voler avec nous mais la nuit a été courte pour lui également. Pour déclarer un record FAI, il faut une préparation logistique millimétrée et nous ne sommes pas bien rodés. Il faut savoir qu’un record FAI n’est pas forcément le plus gros vols réalisé, car la déclaration impose plusieurs contraintes : premièrement il faut une licence FAI, ensuite il faut annoncer son record pour le cas du triangle FAI déclaré en remplissant une fiche avec le parcours précis (identité, waypoints (balises) et coordonnées des waypoints, signature) et transmettre cette fiche à la FAI avant la mise en vol. Il faut ensuite que les waypoints soit rentrés dans le GPS qui servira à décharger la trace, et ce GPS doit être dans la liste de ceux acceptés par la FAI. L’exercice n’est donc pas évident si vous n’y êtes pas coutumiers. Julien me propose de faire un parcours plus court que le 310 prévu par les garçons, qui enlève la traversée du lac, afin de tenter de battre le record féminin. L’idée ne me séduit pas vraiment, j’ai volé trop seule ces derniers temps et si je peux profiter de la dynamique du groupe, surtout vu mon état du jour, je ne suis pas contre. Nous rentrons quand même le parcours de 250 dans mes GPS, mon oudie (naviter) et XC track. Je pars sur le plan commun et me laisse la possibilité de raccourcir les branches si jamais je suis à la traîne. Sans le vouloir, le doute s’installe et me place en situation mentale d’infériorité. Je range tout ça dans un coin de ma tête, effaçant les croyances du fond de moi.

9H45

Martin, Max, Hono se mettent en l’air, j’emboite le pas. Le jeu est de trouver la bonne altitude de navigation pour pouvoir accélérer et profiter de l’appuie du relief, cela nous coûte 2 thermiques : un premier au tunnel de saint Pancrasse où je me rends compte que mon XCtrack ne s’est pas lancé, puis un second avant la traversée de Manival. Le prochain stop est au Rachais, que nous raccrochons à son pied. Je ne suis pas bien sereine, mais le raccrochage est bon et nous permet d’envisager la suite. Première transition, la ville de grenoble et sa nouvelle zit contraint nos trajectoires et nous arrivons à 750m, sous les lignes électriques, contrés face à l’est. Le thermique nous permet d’atteindre la hauteur des lignes à très hautes tensions mais guère plus. Le placement est délicat, les ascendances semblent être au relief mais l’engagement est mesurable. J’ouvre ma veste, place quelques respirations pour éviter de sombrer dans l’anxiété. Max sort 100 m de plus ce qui lui permet de bien se placer pour trouver une porte de sortie, Hono engage pour le rejoindre alors que nous restons sagement à gauche des lignes. Nous trouvons enfin la porte de sortie, un thermique mieux négocié me permet de m’attaquer les face Est sans la pression du groupe. Il peut être moteur, quand il faut pousser dans des conditions peu agréables mais il peut également renforcer mon sentiment d’infériorité, le vol accéléré prêt du relief est de loin mon point faible. Je suis en situation confortable, les 2 avions devant, le reste du groupe en contrôle. Arrivés au bout du Vercors, la question du point de transition se pose et nous faisons un choix bien plus au sud qu’imaginé, principalement à cause de la limitation du parc du Vercors (survol au-dessus de 300m). Dans le diois, je peux enfin décramper mes avants bras, boire, et avaler une pompote. Je touche un emballage bizarre dans la poche droite de ma kortel, une corne de gazelle ! Je l’avais oublié, une pâtisserie déposée par ma sœur la veille. L’idée de l’avoir avec moi me rebooste, je la garde pour les moments difficiles à venir. Je me rends compte que je n’ai même pas pris le temps de dire à ma famille ce que je faisais aujourd’hui, celui qui me supporte au quotidien est bien derrière l’écran, mais mes supporters de tout temps pas encore. J’envoie donc le lien du live XCtrack sur le whatsapp familiale avant de me concentrer sur la suite.

Mont Ventoux en vu!

Dans le Diois nous rencontrons le nord, pas trop ressenti jusque là. Je fais ma première erreur dans une zone d’ombre, alors que le groupe avance pour joindre le bout de la crête, au risque d’un point bas, je choisis de prendre un peu de hauteur dans un +2 m/s. Je pense jouer la sécurité alors que je prends le risque de l’isolement. Ils tapent dans une énorme VZ, j’arrive trop tard, prenant seulement le dernier des wagons. Ils partent boucler la première balise au plafond, alors que je suis 600m en dessous, tournant la balise à vue d’oeil, n’ayant pas le parcours dans mon gps. Je me retrouve dans une situation bien connue, le cumulus s’étale, s’approchant du cumulostratus mais reste encore très actif, du moins dans le tiers supérieur de la hauteur entre le sol et sa base. Le sol est à l’ombre, et c’est à ce moment-là qu’il faut éviter les points bas. Je suis dans la couche intermédiaire, et je m’applique à rester dedans, cherchant à grimper dans l’étage du dessus, voyant bien que mes VZ n’ont rien à voir avec celle des garçons devant. L’erreur classique est de continuer à chercher une VZ qui n’existe pas dans cette couche, et de partir en fuite en avant. Analyser, accepter, pour ensuite rebondir. Aujourd’hui je refuse la difficulté, dans ma tête les idées de records sont loin, je me concentre sur l’instant et le prochain, avec un seul objectif : ne pas fauter. 

1/2

Les conditions sur la deuxième branche sont excellentes, les thermiques sont organisés et forts, je suis un peu en retrait sur la première partie de cette deuxième branche, puis une option plus au nord me permet d’atteindre la crête de la blanche sans souffrir de l’ombre lié aux étalements. Hono se fait avoir, Max et Baptiste cherchent un point plus au sud, alors que je ais chercher l’endroit où je pense que se situe la balise… Quelle amateurisme ! Je retrouve Martin et Steph pour la suite : la traversée du lac de Serre Ponçons. Le plafond nous permet d’envisager une transition sur les aiguilles de Chabrières alors que le passage par le Mont Guillaume est souvent la solution. Je prends enfin le temps de me relâcher complètement, les ⅔ sont fait et le plus dur est sûrement à venir, en mois résonne la voix de John de ce matin “Il y a quand même une belle poche de nord qui traine dans le Champsaur…”

A quelle sauce allons nous êtes mangé ?

Rame, rameur

Martin est le premier à toucher les aiguilles de Chabrières, et au mouvement de sa voile, j’espère brièvement que ce n’est qu’une entrée de thermique un peu teigneuse, mais je comprends rapidement ce qui nous attend. Nous allons devoir sortir les rames pour rentrer à bon port, après 6h30 de vol, la bataille s’annonce autant physique que mentale. L’avancée dans le champsaur est moins pire que prévu. Peu de soleil, nous doutons, Stef tente un passage en plaine alors que nous forçons au relief avec Martin. L’ombre est imposante mais ça fonctionne. Mon oudie s’éteint brutalement, je tente une réanimation, rien. C’est mort pour le record mais la nouvelle ne me fait ni chaud ni froid. Il y le fond et la forme, ce que nous faisons et ce que nous inscrivons, et mon plus gros vol est encore jeu. Nos sélections de VZ sont réduites au +2. Je me faufile dans une combe du Bec du Peyron qui me permet de sortir un plafond avant la traversée de la vallée de Vaugdemaur. Je laisse mes camarades à mon grand désarroi, moi qui avait envie de crier à martin quelques instants plus tôt : ramène moi à la maison steuplaiiiiit… . Je réunis mes forces dans cette transition, je me parle, réveille toi ! Le secteur de la salette s’annonce épique. J’arrive un poil tôt sur le cycle, que Martin et Stef attrape dans mon dos. Je cherche au vent mais rien de conséquent, les nuelles me permettent simplement d’assouplir le jeter de viande dans le Valbonnais. Je choisis la première crête des deux ensivisagées, plus prêt du col mais moins abrité. Le forçage du passage au vent est un grand moment, la concentration est à 300% car avec la fatigue accumulée, le risque de finir en paquet cadeau dans un rocher est bien réel. Je perds du temps mais fini par rebondir à 2500 sur le sommet de la Cavale pour entrer enfin dans la vallée de la morte.

Un dernier souffle

A partir de ce moment-là, il n’y a plus grand monde dans le navire. Je n’arrive même plus à repérer les coups de mous pour me dire “réveille toi”, je glisse doucement vers un encéphalogramme plat. Je néglige un thermique qui me vaut un dernier passage sous le vent…Baptiste me rejoint de l’autre côté, je m’avance vers son ascendance, John est perché et Max un peu plus bas, ils s’engagent pour passer le col du luitel. J’essaie de trouver un dernier souffle, sachant que c’est sur les fins de vols qu’il faut être particulièrement bon. Je ne connais pas la topographie du terrain ensuite, que je vois bien boisé. Il est bientôt 20h, rester dans notre thermique pour optimiser au maximum un glide final ou avancer pour en trouver un autre avant qu’il n’y en ait plus ? La réponse, tout comme la leçon, c’est John et Max qui nous la donne : il retrouve de quoi faire 2300 alors que nous arrivons sous leur pieds, au niveau de Chamrousse, je m’offre la dernière lutte jusqu’à 1800 avant de longer le grand Colon et de retrouver le sol à Crolles, après 10h30 dans le ciel.

301,92 km, un peu plus de 304 km si on compte ceux manquant à ma trace. Il aurait fallu boucler les 5 kms jusqu’au déco pour valider un record, et avoir une trace valide. Pas de regret donc. C’est mon plus gros vol, et le plus gros triangle FAI féminin jamais réalisé. Mon plus gros vol, mais est ce mon plus beau ? Ma fatigue et ma froideur ont bloqués les émotions que procurent le cross, surtout quand l’enjeu est grand, cela m’a permis de réaliser ce vol mais c’est aussi ces émotions qui donnent la beauté aux instants. L’équilibre est fin, et le plaisir n’est pas toujours dans les chiffres. Le mien fût réellement le lendemain, quand j’ai réalisé ce que j’ai achevé, quand j’ai enfin ressenti ce sentiment de confiance et fierté.

Pour voir la trace c’est par ici, et le replay 3D de toute l’équipe, par là !

Merci à ju et toute l’équipe en l’air ce jour là, merci pour vos messages et bons vols !

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